LOUIS FAUCQUEMBERGUE

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C'est en février 2000 qu'a été réalisée cette interview du président-fondateur de la célèbre Association Philanthropique et Carnavalesque Les Acharnés. Il s'agit de la dernière grande interview de Louis Fauquembergue en tant que président des Acharnés puisque quelques semaines plus tard, Clément Swaenepoel prenait officiellement sa succession. Cette entrevue, réalisée pour l'émission Schmoumf (devenue par la suite l'émission Pekedemelle, tous les lundis à 19 h sur Radio Rencontre, 93.3) est inédite sous forme écrite : Louis Fauquembergue y évoque les débuts des Acharnés et la reprise du carnaval après la seconde guerre mondiale, le fonctionnement d'une association importante comme les Acharnés, les rapports entre le carnaval et les médias… Un dialogue riche d'enseignements, fourmillant de précisions historiques, bref le témoignage d'un personnage qui fait partie de la mémoire vivante du carnaval…

Louis Fauquembergue entouré de son successeur (à gauche) et du grand Jacky [photo: La Voix du Nord]


INTERVIEW

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A quand remontent les débuts des Archarnés ?

Les débuts des Acharnée remontent à 1952, c'est-à-dire il y a 48 ans… Ca fait deux générations et demie !

Mais est-ce la première association de carnaval ?

Non, avant nous il y a eu les Corsaires, en 1947, les Petits Louis en 1951, et les Snustreraers en 1953 ou 1954. Ca doit s'tenir dans un mouchoir, quoi !

Comment est venue l'idée de créer les Acharnés ?

L'idée, c'est moi qui l'ai mise en place : le carnaval à ce moment là, c'était pas le carnaval actuel ; beaucoup de personnes disaient : « Le carnaval est mort, ça ne va pas reprendre, etc. ». A la bande de Dunkerque, il y avait presque plus de musiciens que de carnavaleux, puisque Dunkerque était en ruines encore, à l'époque : c'était tout des baraquements, des constructions provisoires… Le final se jouait devant la statue de Jean Bart comme actuellement, mais au milieu des baraquements commerciaux.

A une certaine époque, il n'y avait pratiquement plus que la bande de Malo, d'ailleurs…

Malo a tout de suite eu un certain succès, dès le départ, en 1946 et 1947. A ce moment-là, beaucoup de personnes faisaient une bande ou deux bandes, et ça s'arrêtait là. Il y avait la bande de Dunkerque, la bande de Rosendaël, la bande de Malo, la bande de Coudekerque, et par la suite la bande de Petite-Synthe. Maintenant, il y en a beaucoup plus, parce que le carnaval a suivi une certaine évolution : toutes les générations de jeunes ont suivi, alors qu'auparavant le jeune faisait deux ou trois bandes et une fois qu'il était fiancé ou marié, ça s'arrêtait là.

Maintenant ça continue, et les femmes sont bientôt plus acharnées que les hommes ! Donc à ce moment là il y avait une paire de groupes, il y a eu aussi quelques groupes d'amateurs. Pourquoi amateurs ? Parce qu'ils n'ont pas continué. Avec le groupe Acharnés - on avait marqué Acharné sur les parapluies-, on était cinq-six la première année, on était vingt l'année suivante et ça a fait boule de neige… et maintenant…
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Maintenant vous ĂŞtes combien ?

On doit ĂŞtre cinquante-trois, je crois. On se limite. Evidemment on a des sympathisants qui viennent nous aider quand on organise notre bal de carnaval, la fĂŞte du Beulte-Kase ou autre.

Auriez-vous des conseils Ă  donner Ă  une nouvelle association ?

Des conseils ? Chacun doit voir ce qu'il veut bien faire, s'il est motivé et s'il veut surtout persévérer, parce que des associations, ça pleut actuellement…

Et le bal des Acharnés, il a eu lieu tout de suite ou cela s'est-il fait plus tard ?

Là c'est toute une histoire aussi… Il y avait à l'époque la salle des pompiers qui n'est pas très loin d'ici [NDLR : près des studios de Radio Rencontre, donc], rue du Fort Louis. Au début des années soixante, la salle était vétuste, très vétuste : c'est une chance qu'il n'y ait jamais eu d'accident, surtout du temps des bals des Corsaires ou du chat noir où il y avait du monde pour l'époque. Evidemment, au lieu de 5000 ou 6000 comme maintenant c'était 500 ou 600… mais la salle était pleine et fin des années cinquante - début des années soixante, la salle a été déclarée vétuste. Et chose extraordinaire, le jour de la bande de Dunkerque, au soir il n'y avait plus de bal. Evidemment ça n'avait pas l'importance que ça a maintenant, mais il y avait quelques cafés ouverts, que l'on appelait chapelles à l'époque, et ça s'est résumé à ça… Donc mon souhait à l'époque c'était de refaire un bal après la bande, parce qu'il n'était pas pensable que Dunkerque n'ait pas son bal après la bande. Attention, à cette époque-là, tout le monde sortait le dimanche soir : maintenant les gens commencent déjà à sortir le vendredi, le samedi. Après la bande de Dunkerque et pour le bal de la Violette à Malo c'est exceptionnel, on fait le plein aussi depuis quelques années. Donc au début des années soixante il n'y avait pas de salle du tout à Dunkerque, il a fallu attendre la construction du marché couvert, qui s'est appelé par la suite Forum et qui a été démoli il y a une paire d'année. On a refait le bal là : c'était en 1967.
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Et concrètement, que fait-on lorsqu'on est membre des Acharnés ?

Ben on fait carnaval, on porte un parapluie, et en dehors de ça il faut surtout être là pour organiser le bal, la fête du Beulte-Kase, les stands qu'on fait en cours d'année, les déplacements, les animations. On fait pas mal d'animations dans les congrès, surtout les congrès qui ont lieu à Lille, que ce soit un congrès régional ou un congrès national. Parce qu'il ne suffit pas de faire le carnaval uniquement, il faut être là quand il y a du travail.

A propos des berguenares, on dit souvent que ceux-ci ont été utilisés pour tourner en dérision les habitants de bergues. Quel est votre avis sur ce sujet ?

D'abord, le berguenare était à l'origine un grand parapluie noir. C'est avec ça qu'on a recommencé après-guerre. Maintenant, le carnavaleux achète son parapluie : à l'époque on n'aurait jamais pensé à acheter un parapluie. On faisait la chasse au parapluie et nos grands concurrents étaient les pêcheurs qui ont toujours un grand parapluie à côté, c'était un « berguenaere » également. Quant à son apparition au carnaval, j'ai une supposition à ce sujet, qui est peut-être valable : je pense plutôt qu'une certaine année il a fait très mauvais et la bande a été remise. Le dimanche suivant, il faisait encore mauvais, donc il y a certainement quelques carnavaleux « acharnés », dirons-nous, qui ont sorti leurs parapluies… et c'est comme ça que ça a commencé. Moi, je pencherai plutôt pour cette supposition-là.
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Quels sont les rapports qui existent entre les différents associations : est-ce de la compétition ou les rapports sont-ils amicaux ?

Non, c'est pas de la compétition. On a des rapports amicaux avec toutes les associations, aussi bien les anciennes que les nouvelles.

Y-a-t-il des réunions, vous rencontrez-vous ?

Oui, pour les dix bals de carnaval qui ont lieu au Kursaal, les organisateurs se sont réunis et ont formé l'ABCD, l'Association des Bals de Carnaval Dunkerquois, qui fêtera d'ailleurs son dixième anniversaire en fin d'année. On fera certainement une fête assez importante pour nous faire connaître encore plus. Cette association a été créée pour défendre les bals qui ont lieu au Kursaal et aussi le carnaval dunkerquois.

Une rumeur dit en ce moment qu'il serait question de déplacer les bals…

Les bals se déroulent au Kursaal depuis 1983, et ça c'est une rumeur comme il en existe beaucoup, mais pour l'instant il n'en est pas question. Il n'y a pas d'autre endroit du tout pour l'instant. La salle est assez grande, d'autant plus qu'ils envisagent d'agrandir le Kursaal. Il va s'agrandir du côté du casino actuel, le casino étant déplacé ; on devrait donc pouvoir bénéficier d'espaces encore plus importants dans l'avenir. Il y aurait un hôtel côté plage.

Pouvez-vous nous parler du CD que sortent les Acharnés ?

Oui, en fait ce n'est pas un nouveau CD, c'est le disque que nous avions sorti en 1981 qu'on va mettre au goût du jour et sortir en CD, alors qu'avant il n'était sorti qu'en disque, puis en cassette. On l'a arrêté parce que d'autres disques étaient sortis, et surtout parce qu'il n'y avait pas l'hymne à Cô. Et tout ceux qui venaient l'acheter voulaient l'hymne à Cô, qui n'y figurait pas puisque le disque était sorti en 1981, et que le Cô est mort en 1988. Mais il sera sur notre prochain CD, qui sortira fin février.
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L'argent récolté par la vente des CD, les bénéfices des bals…est répartie de quelle façon ?

Le bénéfice de toutes nos manifestations, environ 220 000 francs cette année, est chaque année reversé à des associations comme les Papillons Blancs, ou pour les handicapés, les paralysés, et beaucoup d'associations caritatives de l'agglomération dunkerquoise, qui sont contentes d'avoir une petite subvention de chez nous pour se défrayer et faire tout ce qu'ils font… Il y a une trentaine d'associations caritatives que l'on aide régulièrement, ainsi que les personnes âgés dans le besoin et quelques cas sociaux qu'on nous signale et qu'on aide dans la mesure de nos moyens.

Vous présidez les Acharnés depuis leur création : quelles motivations vous poussent à continuer encore ?

Quand les Acharnés ont démarré ça a bien marché alors j'ai continué, et comme ça marche encore bien je continue… Je ne continuerai plus longtemps : j'arrêterai certainement cette année. C'est au programme, parce que je viens d'avoir 71 ans, puisque j'ai fait le premier carnaval après-guerre en 1946, j'avais 17 ans. Il y a le physique aussi : pour aller dans les bandes, le président doit toujours être là, c'est comme à l'armée, si le général dit « en avant » et que lui reste en arrière, ça va pas…
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Mais qu'est-ce qui vous plaît le plus dans le carnaval de Dunkerque ? C'est l'esprit, le déguisement ?

C'est un peu de tout ! C'est le carnaval, on vient au monde dans le carnaval. Pendant les années de guerre, quand on était à l'abri, j'entendais souvent les adultes parler du carnaval, alors c'est peut-être comme ça que c'est venu…

Et les déguisements, ont-ils évolué ?

Au début, il y avait des déguisements, mais c'était comme pour les parapluies : on allait regarder dans les greniers, enfin dans ce qui restait des greniers, parce qu'avec la guerre… Mais on trouvait toujours des vieilles choses, des vieilles robes, des vieux pantalons ou n'importe quoi… Au début de la reprise, il y avait encore des tickets pour les vêtements, ce qu'on appelait des points textiles. C'est à dire qu'on ne pouvait pas acheter un costume comme actuellement, il fallait avoir des points. Pour les tissus, on avait un certain nombre de points et on se permettait pas avec nos points d'acheter des costumes de carnaval… Il y a eu aussi les premières années des gars qui faisaient des costumes avec de la toile de sac, de la toile de jute. Ca tenait chaud, mais alors dans la chaleur ça sentait pas bon…
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Pour les membres des Acharnés, y a-t-il « obligation » d'aller à certains bals pour représenter l'association ?

Non, c'est pas vraiment une obligation, mais les sociétés avec lesquelles on a de bons rapports, c'est normal qu'on aille à leur bal, tout comme eux viennent au nôtre.

De toute façon, c'est pas une corvée…

Non, et il est normal qu'on soit représenté un peu partout, par exemple la prochaine bande c'est dans huit jours, à Bray-Dune : les cinquante Acharnés n'y seront pas mais il y en aura toujours une dizaine ou une douzaine.
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Combien de personnes viennent au bal des Acharnés, en général ?

Maintenant, on fait le plein, c'est à dire 5000, ce qui est le chiffre imposé. Avec le personnel, les musiciens, la sécurité, etc.
Comment devient-on Acharné ?

Il faut être parrainé par un Acharné. Vous êtes pris un an à l'essai et vous pouvez commencer, par exemple, à venir quand on fait des déplacements. Après cette année d'essai, c'est le comité qui décide. Mais en principe, et depuis 1952, il n'y a que des hommes dans les Acharnés. On me demande souvent pourquoi, mais ça a commencé comme ça, et à l'époque il n'y avait pas tant de femmes ou de jeunes filles dans les chahuts comme maintenant. Maintenant vous allez dans un bal, au chahut de minuit, il y a presque plus de femmes que d'hommes ! Ca a commencé comme ça, mais il y a d'autres sociétés qui prennent des femmes. Pour ce qui est des Acharnés, peut-être qu'après moi, avec un nouveau président, ça évoluera, mais…

Est-ce que vous avez vu le film « Karnaval » qui est sorti l'an dernier ?

Non, j'avais été invité pour le voir, mais je n'étais pas disponible ce jour-là… Mais il y a eu beaucoup d'autres choses tournées sur le carnaval.
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On a participé à pas mal d'émissions de télé, de films, de téléfilms, ce n'est pas le premier. Des producteurs de films venaient nos demander du matériel à prêter, des parapluies… Il y a des choses qui ont été bien faites, il n'y a pas que ce film, on a des cassettes de ce qu'on a fait et qui sont très bien.
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Mais il y a aussi, par exemple, cet épisode des cinq dernières minutes, qui n'était pas très réaliste, avec des bals au milieu du port, avec peu de monde…

C'est ce que le public ne comprend pas toujours, ce n'était pas un film sur le carnaval ; l'action policière se déroulait pendant le carnaval, et à un moment donné vous voyez une partie de bande, une partie de bal… Le public confond toujours, ce n'est pas un film sur le carnaval ; celui qui veut le carnaval, il passe la cassette - il y en a plusieurs de sorties - où on voit tous les bals et toutes les bandes, pendant deux heures il n' y que ça, talire, talour ,…
\ Mais les dunkerquois qui connaissent bien le carnaval, quand ils voient des films qui passent dans la France entière, ils voient des détails qui ne sont pas réalistes, et que le parisien, par exemple, ne remarquera pas…

Oui, c'est pour ça que pour la renommée du carnaval dunkerquois il faut toujours se mettre à la place du marseillais ou du parisien et ne pas raconter n'importe quoi comme dans certaines émissions.
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Vous faites allusion à un certain reportage diffusé sur canal plus ?

Oui, on n'y était pas… tous ces médias, un bon carnaval, ça ne les intéresse pas, il faut que ça sorte de l'ordinaire, qu'il y ait du piment.
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Les premières années, de l'après-guerre jusque, disons, les années soixante-dix, il y avait déjà les bandes qui prenaient de l'ampleur, et je me souviens que beaucoup de dunkerquois disaient : « On ne voit jamais rien à la télé, ils ne parlent jamais de Dunkerque ! ». Et maintenant qu'on en parle, il y en a qui râlent, c'est pas encore bien. Contenter tout le monde c'est impossible.
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Pour terminer, avez-vous une anecdote particulière à raconter ?

Il n'y en a pas tellement qui me viennent à l'esprit maintenant, ce ne sont pas les anecdotes qui manquent, surtout que j'ai bien connu notre ami Cô-Pinard, qui était d'ailleurs membre des Acharnés… Si j'avais pu enregistrer tout ce qu'il racontait, lui et notre ami Pitot, Pierre Lény, on pourrait en faire des CD et les Acharnés seraient riches ! Ce qui me vient à l'esprit maintenant, c'est qu'un soir de carnaval, le Cô était bien servi, on l'a reconduit à la maison, parce que pour le ramener c'était pas du gâteau. Je l'ai ramené à sa porte, qui donnait le long du canal près de la caserne des pompiers, et le temps que je fasse demi-tour, que je retourne rejoindre les copains place Jean Bart, et bien il était de retour avant moi. Je ne sais pas comment il a fait… Et ce que je dis là, je ne suis pas le seul à l'avoir fait !

img21.jpgimg20.jpg En savoir plus
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des Acharnés



Photographie figurant sur le disque de 1981
(sur la droite, en pantalon orange, Louis Fauquembergue)


 
interviews/faucquembergue99.txt · Dernière modification: 2019/01/30 23:09 (modification externe)
 
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